Les étudiants français et les thèses québécoises

Bien qu’en général, la plupart des étudiants français (et, par extension, francophones suisses et belges) désireux d’obtenir un doctorat semblent rester en Europe pour le faire, car la durée de l’engagement est généralement plus court, il arrive parfois que certains étudiants aient des malaises à l’endroit des écoles doctorales européennes. Je peux comprendre le malaise de certains, et on va prendre le cas français comme exemple (merci Charlotte Armand). Il existe des différences significatives entre pays européens mais la description qui suit ne fera pas de compte exhaustif:

1. La règle des 35 heures. Le malaise numéro 1 auquel autant superviseur que doctorant (et étudiant de 2e année de maîtrise aussi; j’ai horreur du terme master pour désigner les maîtrises françaises) doit faire face. De plus, comme le rythme de travail en recherche est, en général, hautement variable, un étudiant qui fait régulièrement des semaines de travail à 50-60 heures par semaine va devoir récupérer ces heures supplémentaires en vacances par la suite. Un expérimentateur peut plus facilement étaler les vacances dans le temps (il peut tirer parti des bris d’équipement) qu’un théoricien; bien souvent, un théoricien qui, sans tout le temps faire des semaines de 50-60 heures, le fait surtout au début d’une année telle que définie dans le contrat doctoral, va souvent avoir des mois de vacances à la fin s’il ne tire pas parti des conférences pour le faire.

Par contre je dois avouer qu’un flou majeur subsiste par rapport aux clauses du télétravail et que mes informations sont incomplètes; si vous avez plus d’information relatives au télétravail (la plupart du temps, cela signifie travailler à partir du domicile) faites-moi en signe.

2. La qualité de la supervision. Comme autant les profs que les étudiants de cycles supérieurs sont assujettis à cette règle des 35 heures, l’encadrement peut rapidement devenir inadéquat à mesure qu’ils prennent des étudiants supplémentaires, d’autant plus qu’on a affaire à des superviseurs véreux qui prennent des étudiants de maîtrise et de doctorat afin de toucher une prime à la supervision (une chance qu’ils ne sont pas nombreux). Bien entendu il y a des vertes et des pas mûres un peu partout dans le monde, mais la probabilité d’avoir un superviseur négligent est plus élevée parce qu’on voit bien qu’un prof d’université doit quand même donner des cours, faire partie de comités départementaux, et donc peut passer moins de temps avec chaque étudiant, et ce, peu importe les autres qualités humaines qu’un superviseur peut avoir. Or c’est au début que le thésard a le plus besoin du superviseur; il est donc plus facile de manquer son coup à cause d’un superviseur négligent.

3. Les planchers de financement. Il va de soi que les villes françaises ont des coûts de vie hautement variables. Un PhD à Paris-VI à 1685 euros par mois ne vous donnera pas le même train de vie qu’un PhD à Toulouse-Sabatier, également à 1685 euros par mois. Même en tenant compte que le fisc français est plus gourmand envers les doctorants que le fisc québécois, et que les étudiants français paient les mêmes frais de scolarité que les étudiants québécois aux cycles supérieurs, 1500$/mois rapporte à peu près autant à Montréal, en termes de train de vie, que 1685 euros/mois à Toulouse.

Alors, pour ce qui est de la vie hors de la recherche dans les programmes PhD européens, vendu comme avantage auprès des étudiants québécois qui rêvent d’études à l’étranger (vs. les universités américaines), on repassera: elle sera très limitée et le budget sera le facteur limitant principal. Les pays germanophones paient peut-être un peu plus (RWTH Aachen va payer autour de 2300 euros/mois brut, si c’est un poste dit à 65% TV-L 13, Vienne 3100 euros/mois) mais le fisc va être assez gourmand à ce niveau de salaire: il faut compter environ 30% de taux de taxation. Et le coût de la vie dans ces villes est assez semblable à ce qui prévaut à Philadelphie…

4. La durée du programme. Les contrats doctoraux sont souvent signés pour 3 ou 4 ans; or, bien souvent, si on travaille sur un projet expérimental ou observationnel, on se rend compte que des problèmes avec les données expérimentales/observationnelles ou l’équipement peuvent occasionner des délais importants, et c’est très restrictif, d’autant plus que ça prend souvent deux ans de formation pour être productif en recherche; bien des étudiants ouest-européens auraient aimé avoir plus de temps pour terminer le projet de manière satisfaisante, ou à tout le moins du financement pour le faire, car un contrat doctoral qui vient à échéance peut, selon le pays, signifier que vous deviez faire votre dépôt initial et votre soutenance sous peu ou que votre financement vienne à échéance.


Ceci étant dit, même si on fait abstraction des causes du malaise que certains étudiants français peuvent éprouver par rapport aux programmes de doctorat à la maison, j’avais donné quelques conseils pratiques à madame Armand. Elle dit vouloir faire un doctorat en physique de la matière condensée, et elle avait même une idée de ce qu’elle veut dans un projet doctoral: de la nanoscience. Or les professeurs québécois ont souvent tendance, du moment que ceux-ci ont le moindrement la cote auprès des étudiants locaux, à prendre des étudiants locaux d’abord à moins d’être en co-tutelle avec un prof dans leur pays d’origine.

Pour cette raison je lui avais conseillé de ne pas mettre tous ses oeufs dans le panier montréalais. Si elle croit réellement pouvoir faire le poids face à des étudiants locaux, alors on peut facilement s’imaginer qu’elle ait des notes dans la moitié supérieure de la mention bien (c’est-à-dire 15/20 en montant) autant à la licence et la maîtrise. Si elle désire aller à l’Université de Montréal pour son doctorat parce qu’elle éprouve réellement des malaises envers les doctorats européens, alors elle devrait au moins considérer les suggestions suivantes (malgré les démarches supplémentaires que ça occasionne) en ordre décroissant de réputation en nanosciences, surtout si elle a connu une bonne fin de maîtrise:

  • Maryland
  • Rice
  • Minnesota
  • Northwestern

Bien que, dans les cas de Maryland et de Minnesota, il y ait plusieurs campus, l’usage courant américain est que, lorsqu’une université multi-campus est désignée sans qu’il y ait un suffixe de campus, le campus principal est sous-entendu, College Park (en banlieue intérieure de Washington DC) et Twin Cities respectivement. Ainsi j’estime qu’elle aurait une meilleure chance à même Minnesota qu’à Montréal, Northwestern et Rice seraient du même niveau et Maryland serait plus difficile. Si moi, avec un 3.7-3.8 québécois et un 910 sur le GRE de physique, je peux aller à Minnesota pour faire de la cosmo des particules, alors une demoiselle française à 15-16/20 peut aller à Minnesota pour faire de la nanoscience expérimentale avec les mêmes provisions.

Si elle a eu des cours gradués à 15/20 et mieux (c’est la meilleure estimation que j’ai de ce qui vaut un A- nord-américain sur le système français de 20) et qui sont réellement équivalents à des cours gradués donnés à Minnesota, elle pourra se les faire créditer. De plus, comme elle était avec moi dans le cours de relativité générale alors qu’elle a passé sa première année de maîtrise en physique à Montréal, et qu’elle ait eu A- au minimum, il n’y a aucune raison pour elle de ne pas se faire créditer le cours s’il appert que Minnesota est sa décision finale.

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